LE POUVOIR ET LA VIE

Valéry Giscard d'Estaing,
the President of France, on Hoveyda

 Nous nous sommes rendus en visite officielle à   Téhéran en octobre 1976. Le shah et la shabanou sont venus nous attendre à l'aéroport. Nous en sommes repartis dans des carrosses dorés, tirés par quatre chevaux blancs, en direction de la capitale.

L'accueil a eu lieu avant l'entrée de la ville. Une petite foule nous attendait: des enfants habillés en scouts, des notables, des curieux soigneusement triés sans doute, et le maire de Téhéran. On avait deployé les tapis rouges, la musique exécutait des hymnes. Après cinq heures d'avion, cela m'a paru sympathique, mais le soir, dans notre palais du centre de la ville, Anne-Aymone m'a fait remarquer combien c'était artificiel: ((C'était un décor, et des figurants. J'ai trouvé cela sinistre. La population n'e'tait pas la. ))

Nous avons accompli la plupart des trajets en hélicoptère, entre notre residence et la colline du nord de la ville où résidait le shah. Au début, j' ai vu une preuve de modernité. Puis j'ai compris que, pour des raisons de securité, le shah ne traversait plus la capitale en voiture, et qu'on m'imposait la même règle.

Pendant le déjeuner que m' a offert le Premier ministre Hoveida, au Palais de Marbre rose, je me serais cru transporté, par l'ambiance, à Montparnasse, près de la Coupole. C'est Un homme politique radical, enjoué et légèrement cynique, avec un esprit vif et gouailleur et un désir visible de faire évoluer le pays. Je sens chez lui une grande loyauté pour le shah. S'il y a une situation politique à gérer, il est 1'homme de cette situation. Mais cette situation politique existe-t-elle encore, devant les tensions qui montent et les forces antagonistes qui s'organisent dans le pays: l'armée et le clergé fanatique? Je lui parle des abus de la police politique. Il me repond, comme tous les Créon du monde:

"Je m'efforce de contenir cet abus. II y en a beaucoup moins qu'on ne le raconte. Mais il faut aussi comprendre les réactions de la police. Il y a des attentats, où certains de leurs carnarades sont tués, et des represailles contre des membres de leurs familIes. Ils réagissent violemment. C'est comprehensible."

- Mais nous avons aussi des informations concernant des tortures. Des interrogatoires accompagnés de tortures.

- J'ai fait faire une enquête à ce sujet, car je lis les articles dans la presse. Je lis tous les jours les journaux français, du Figaro au Monde! On en a trouvé très peu d'exemples. J'ai déjà pris des sanctions. En tout cas, ce sont des situations isolées. Ce n'ses jamais systématique."

II est sûrernent sincère, de la sincèrité politique. C'est-à-dire qu'au moment ou' il s'exprime, il croit ce qu'il dit. D'ou' vient le scepticisme que je ressens? Des souvenirs laissés par l' Occupation, où personne n' entendait parler des tortures perpetrées dans l'immeuble d'à côté? Des conversations que j'imagine avec le chef de la police politique, venu décrire une menace imminente, que l'on écoute sans lui donner d'ordre précis?

Nous parlons des chances d'ouverture politique. Il est optimiste. II veut les saisir. II pense pouvoir organiser des élections, en commençant par des elections locales. Nous nous sommes installés dans le jardin, pour le café, sous des arbres au tronc lisse, sans doute des platanes, et dont les feuilles sont immobiles par absence d'un souffle de vent.

C'est un déjeuner d'hommes. II y a là une vingtaine de personnes: plusieurs ministres et les conseillers du Premier ministre. Tout le monde parle français, presque sans accent, avec un léger roulement des ((r)). Chacun des présents est passé par Paris - le Plaza-Athenée ou le George V - dans les deux mois précédents. On analyse les problèmes calmement, avec une recherche d'objectivité. Mais où se trouve le véritable Iran, les yeux cernés de noir sous les voiles? les chiens, la queue en trompetre, qui farfouilent sous les tas de callloux? les échopes aux enseignes arabes délavées par le soleil? Et pourquoi ne peut-on pas traverser la ville autrement qu'en hélicoptère?
Pages 112-114 - Paris 1988

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